Le poète dans la société

Parce qu'il crée des images étonnantes, parce qu'il manie d'une façon originale le langage, le poète peut être considéré par les autres hommes comme un être étrange. Lui-même s'interroge aussi souvent sur ce qu'il est et sur sa fonction dans la société.

Ce thème du poète dans la société revient régulièrement non seulement dans les poèmes eux-mêmes mais aussi dans les sujets de bac à propos de la poésie.

Voyons ensemble cinq images du poète :

  • le poète inspiré et prophète ;
  • le poète acteur dans la société ;
  • le poète pur poète ;
  • le poète tourmenté et maudit ;
  • le poète laborieux.

Bien entendu, ces cinq images du poète peuvent se recouper : on peut être poète inspiré et poète acteur dans la société ; ce n'est pas incompatible et c'est le cas par exemple de Victor Hugo. Toutefois certaines images de poète s'opposent : pour certains le poète est inspiré ; pour d'autres il travaille son texte comme un artisan. Autre opposition : pour certains le poète doit considérer son art comme pur de tout objectif sauf celui d'accéder à la beauté ; pour d'autres au contraire il doit placer son art au service des autres et de la société.

Le poète est un prophète : il est en lien avec les dieux.

C'est l'image du poète défendue par exemple par le poète Ronsard au XVIe siècle.

Lisons un extrait d' Hymne de l'automne. Ronsard exprime ce qu'il se passe quand un homme est touché par la création poétique...

Quand l'homme en est touché, il devient un prophète,
Il prédit toute chose avant qu'elle soit faite,
Il connaît la nature, et les secrets des cieux,
Et d'un esprit bouillant s'élève entre les Dieux.
Il connaît la vertu des herbes et des pierres,
Il enferme les vents, il charme les tonnerres,
[...] Dieu ne communique aux hommes ses mystères
S'ils ne sont vertueux, dévots et solitaires,
Eloignés des tyrans, et des peuples [...].

Selon Ronsard, poète français du XVIe siècle, le poète n'est donc pas un homme ordinaire car il reçoit un don divin. Il comprend la nature et le monde, et devient même prophète, capable de prédire l'avenir. Incompris des hommes, il demeure forcément solitaire.

Cette image du poète est proche de celle que Victor Hugo présente. Lisons cet extrait du poème Fonction du poète qu'il écrit au XIXe siècle :

Le poète en des jours impies
Vient préparer des jours meilleurs.
ll est l'homme des utopies,
Les pieds ici, les yeux ailleurs.
[…]
Peuples ! écoutez le poète !
Ecoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.

Au XIXe siècle, dans Fonction du poète, Victor Hugo considère ainsi, comme Ronsard, que le poète est un prophète, un élu de Dieu qui a le « front éclairé ». Il est capable de prédire l'avenir.

Le poète est un acteur de la vie politique : il agit pour la société.

A la différence de Ronsard, Victor Hugo considère que le poète, parce qu'il est éclairé par Dieu, doit profiter de ce privilège afin d'oeuvrer pour le bien de l'humanité. Le poète voit l'avenir mais il ne se contente pas de prévoir ce futur : il agit pour le mettre en place et créer un monde meilleur. Le peuple doit donc le suivre.

Cette idée présente chez Hugo dans l'extrait précédent de Fonctions du poète trouve une application concrète dans la vie réelle.

Victor Hugo s'engage par exemple contre la peine de mort en rédigeant notamment son court roman Le Dernier jour d'un condamné et dénonce la cruauté du travail des enfants dans Melancholia (1856). Devenu député en 1849 puis exilé pendant vingt ans suite au coup d'état de Napoléon III, il exprime sa colère et son mépris, dans son recueil Les châtiments en 1853. Le poète est donc bel et bien celui qui guide les autres et œuvre pour la société.

Lisons justement un extrait de Melancholia de Victor Hugo :

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !

Victor Hugo condamne dans ce poème une réalité de son époque : l'exploitation des enfants qui travaillaient dans les usines plutôt que de jouer, apprendre et travailler sainement à l'école. A son époque, la révolution industrielle a en effet créé de gros besoins de main d'oeuvre. Même des enfants de huit ans sont employés et l'école n'est pas obligatoire. En écrivant ce poème, Victor Hugo montre donc qu'il est un poète engagé, soucieux de faire progresser la société afin qu'elle soit plus juste et plus humaine.

Autre exemple d'engagement concret : le poète romantique Alphonse de Lamartine, notamment très célèbre pour son recueil Méditations poétiques paru en 1820, devient député en 1832 et accède même aux plus hautes fonctions de l'état en devenant chef du gouvernement provisoire de la République en 1848. Poète, il n'en est donc pas moins acteur dans la société.

Les poètes de la résistance constituent également un exemple éloquent de l'engagement possible du poète. Une fiche à part y est consacrée sur le site : « La poésie de la résistance » à la rubrique « Résumé de cours - Lycée » - lien ICI.

Le poète pur poète : un homme qui cherche seulement à atteindre la beauté.

C'est la conception partagée par Baudelaire et les Parnassiens.

Lisons cet extrait de Notes nouvelles sur Edgar Poe (Baudelaire, XIXe siècle) :

« Je dis que, si le poète a poursuivi un but moral, il a diminué sa force poétique ; et il n'est pas imprudent de parier que son œuvre sera mauvaise. La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de défaillance, s'assimiler à la science ou à la morale ; elle n'a pas la Vérité pour objet, elle n'a qu'elle-même. […] le principe de la poésie est strictement et simplement l'aspiration humaine vers une beauté supérieure. »

Le poète Charles Baudelaire au XIXe siècle estime donc que la poésie n'a rien à voir avec la morale. Selon lui, la poésie doit être un art gratuit, libéré de tout but sauf celui d'atteindre une beauté idéale.

Certains vont encore plus loin : selon eux, non seulement le poète cherche seulement à atteindre la beauté mais il doit refuser de s'écarter de cet unique chemin.

Cette image d'un poète détaché de tout tracas des réalités de la vie quotidienne est ainsi reprise par certains poètes surréalistes qui refusent que la poésie ait une utilité. Voyez par exemple cet extrait du Déshonneur des poètes rédigé par Benjamin Péret en 1945 :

« […] L'honneur des poètes, qui comporte un choix de poèmes publiés clandestinement à Paris pendant l'occupation nazie. Pas un de ces « poèmes » ne dépasse le niveau lyrique de la publicité pharmaceutique et ce n'est pas un hasard si leurs auteurs ont cru devoir, en leur immense majorité, revenir à la rime et à l'alexandrin classique. […] Par contre, de tout poème authentique s'échappe un souffle de liberté entière et agissante, même si cette liberté n'est pas évoquée sous son aspect politique et social, et par là, contribue à la libération effective de l'homme. »

Etabli à Mexico, Benjamin Péret critique la poésie trop traditionnelle et engagée de Paul Eluard et de ses compagnons, poètes de la résistance. Selon lui, le poète n'a pas à se placer au service d'une cause politique, même juste. Sa recherche d'une poésie pure doit suffire à le faire.

Les images de poète « acteur dans la société » et de poète « pur poète » s'opposent donc radicalement.

Le poète tourmenté et maudit

Le poète, parce qu'il est touché par la création poétique, n'est pas compris des autres hommes selon de nombreux poètes. C'est le cas par exemple de Rimbaud.

Voyons un extrait de la Lettre à Paul Demeny qu'il rédige à la fin du XIXe siècle.

« Il s’agit de faire l’âme monstrueuse. […] Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage. Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. […] il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu […] »

Le jeune poète Arthur Rimbaud écrit ici une lettre privée à un ami, Paul Demeny. On appelle souvent ce texte « la lettre du voyant ». Selon Rimbaud, le poète ne peut arriver à l'inconnu, ne peut se faire « voyant » qu'en se faisant l'âme monstrueuse, qu'en allant au-delà des normes et de la morale. Le poète revendique donc son statut de poète maudit par la société.

Cette image de poète « maudit » s'oppose à celle d'un poète « acteur dans la société ».

Le poète laborieux

Le poète peut refuser l'image d'un poète inspiré par une fureur créatrice divine. Qu'il cherche la poésie pure ou bien qu'il souhaite placer sa poésie au service d'une cause, il peut en effet revendiquer son travail voire même son labeur dont il fait preuve pour hisser sa poésie au plus haut rang.

Paul Valéry, poète du XXe siècle, affirme ainsi dans ses Propos sur la poésie que « les poèmes sont aussi des chefs d'oeuvre de labeur ».

Autre exemple : Francis Ponge travaille ses textes avec minutie dans Le parti pris des choses pour interroger des objets de la vie quotidienne et parvenir à les saisir d'une façon originale et savante.

Déjà au XVIIe siècle Boileau donnait des conseils aux poètes et les invitait au travail, à travers cet extrait de son Art poétique :

« Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
[…]
Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d'une folle vitesse
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d'esprit que peu de jugement.
[…]
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Le poète est donc un homme qui manie la langue avec soin, cherche, transforme jusqu'à obtenir un résultat satisfaisant. Il ne peut se contenter d'une inspiration divine.

Cette image de poète – artisan s'oppose à celle du poète prophète.