Jean de La Bruyère

Eléments biographiques

Jean de La Bruyère est né en 1645 et est mort en 1696. Il appartient donc au XVIIe siècle. De classe aisée, il devient précepteur du duc de Bourgogne, le petit-fils du Grand Condé, et reste longtemps au service de cette famille influente. Jean de La Bruyère est un écrivain moraliste. Il est célèbre pour avoir écrit, de 1688 à 1696, un recueil de maximes morales et de portraits satiriques qui s'intitule Les Caractères ou Les Moeurs de ce siècle. C'est sa seule œuvre. Par ailleurs, membre de l'Académie française à partir de 1693, La Bruyère est connu pour sa prise de position littéraire du côté des « Anciens » contre les « Modernes », dans la querelle qui a opposé ces deux clans littéraires à la fin du XVIIe siècle.

Contexte historique et culturel

La Bruyère n'a connu qu'un roi : Louis XIV. A l'époque de La Bruyère, le mouvement qui domine la deuxième moitié du XVIIe siècle est le classicisme. Pour les Classiques, il est de bon ton d'imiter les Anciens, c'est-à-dire les auteurs grecs et latins qu'on considère comme des modèles. Le but de toute oeuvre littéraire doit être double : plaire et instruire. La Bruyère s'inscrit parfaitement dans cette démarche car c'est un moraliste.

Les Caractères « ou Les Moeurs de ce siècle »

Cette œuvre est composée d'un ensemble varié de réflexions sur l'homme et la nature humaine, de maximes morales et de portraits satiriques. Elle a été publiée pour la première fois en 1688 et a connu ensuite plusieurs éditions, remportant toujours un vif succès. A chaque fois, La Bruyère enrichit la première édition et l'étoffe, ajoutant de nouvelles maximes et de nouveaux portraits. Tous les écrits des Caractères comportent une morale, qu'elle soit explicite ou implicite. Comme les fables de La Fontaine, les portraits de La Bruyère sont donc là pour nous faire sourire et nous faire réfléchir afin que nous devenions des personnes meilleures.

La démarche de La Bruyère dans ses Caractères

Pour écrire ce recueil, La Bruyère s'inspire d'une œuvre antique : les Caractères du philosophe grec Théophraste. Toutefois il s'attache à rendre compte des mœurs de son temps à lui, le XVIIe siècle. Il revendique d'ailleurs cette démarche et l'annonce dans sa Préface : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté ; j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage. […] Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature, et s'il se connaît quelques-uns des défauts que je touche, s'en corriger. » La Bruyère explique donc que c'est en observant les gens autour de lui qu'il a découvert la nature humaine et qu'il cherche à inviter chacun à devenir meilleur. Ses écrits sont par conséquent plaisants mais instructifs, conformément à l'esprit du mouvement classique.

Extraits des Caractères

Chapitre IV « Du coeur »

L'amour naît brusquement, sans autre réflexion, par tempérament ou par faiblesse : un trait de beauté nous fixe, nous détermine. L'amitié au contraire se forme peu à peu, avec le temps, par la pratique, par un long commerce. Combien d'esprit, de bonté de cœur, d'attachement, de services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs années bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou une belle main !

Le temps, qui fortifie les amitiés, affaiblit l'amour.

Chapitre V « De la société et de la conversation »

Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c'est un homme universel, et il se donne pour tel : Il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle, à la table d'un grand, d'une cour du Nord : il prend la parole, et l'ôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent ; il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était originaire ; il discourt des moeurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes : il récite des historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur. « je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original : je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque l'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade. »

Chapitre VIII « De la cour »

L'esclave n'a qu'un maître ; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune.

Chapitre XI « De l'homme »

L'on espère de vieillir et l'on craint la vieillesse, c'est-à-dire, l'on aime la vie et l'on fuit la mort.

Il n'y a pour l'homme que trois événements : naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre.

Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères.

Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier ; il écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d'établissement, et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes, équipages. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.