Commentaire rédigé (L'esclave du Surinam - Candide, 1759)

Parce que l'exemple est souvent plus parlant que les plus longues explications...

VOUS TROUVEREZ CI-APRÈS UN EXEMPLE DE COMMENTAIRE COMPOSÉ RÉDIGÉ.

Il est composé des éléments suivants :
- une introduction (avec la problématique mise en gras),
- une première partie développée en 3 paragraphes = une idée principale et 3 arguments pour appuyer cette idée principale, chaque paragraphe d'argument comportant des procédés stylistiques.
- une transition,
- une seconde partie développée en 4 paragraphes = une idée principale et 4 arguments pour appuyer cette idée principale, chaque paragraphe d'argument comportant des procédés stylistiques.
- une conclusion.

Pour plus de clarté, nous avons mis en couleur bleue tout ce qui permet d'articuler les idées, à savoir : l'introduction, la transition, les liens logiques, la conclusion.
Nous avons aussi choisi la couleur rouge pour mettre en évidence les idées principales, c'est-à-dire les idées des "parties" du commentaire.
Les arguments, qui détaillent l'idée principale et la justifient, sont notés en vert. Les procédés stylistiques sont mis en valeur en violet.

Bien entendu, sur votre copie, vous n'écrivez qu'en noir (ou en bleu) mais certainement pas en utilisant plusieurs couleurs ! C'est là qu'interviennent les alinéas et les sauts de ligne : ils servent au correcteur à bien comprendre la structure de votre devoir.

LE TEXTE ETUDIE est traité pour un niveau de première technologique.
Il s'agit d'un passage très célèbre de Candide (Voltaire, 1759) ; l'extrait est souvent appelé "le nègre de Surinam" ou encore "l'esclave du Surinam" pour éviter l'emploi du mot "nègre", aujourd'hui choquant.

Comme pour tout sujet de filière technologique, le commentaire doit être structuré en 2 parties et ces 2 parties sont imposées par le sujet.
Ainsi les deux parties imposées sont :
- une scène amusante
- de nombreuses critiques

LA PROBLEMATIQUE mise en place par l'élève est celle-ci :
Comment ce texte parvient-il à dénoncer l'esclavage par le rire ? (mise en gras dans notre correction)

Le PLAN AU BROUILLON de l'élève est le suivant :
I / Ce texte montre une scène amusante.
car
1/ Il met en scène des personnages opposés.
2/ Ce texte présente plusieurs procédés comiques.
3/ L'esclave a un comportement très étrange.
Transition : Tout cet aspect comique n'est pas gratuit : il sert à faire réfléchir le lecteur.
II/ Ce texte comporte plusieurs critiques.
car
1/ Il dénonce l'esclavage en montrant ses horreurs.
2/ Il dénonce ceux qui profitent de cet esclavage.
3/ Il dénonce les procédés qui sont employés au moment de recruter ces esclavages.
4/ Il dénonce les représentants de la religion chrétienne, complices de cet esclavage.
Conclusion : retour à la problématique = une scène amusante au service de la critique.

A partir de ce brouillon, voici la rédaction du commentaire, tel que présenté sur la copie...

-------------------

II – COMMENTAIRE COMPOSE

 

          Alors qu'il incarnait un absolutisme rigoureux, le roi Louis XIV meurt en 1715. Puis une régence se met en place jusqu'au couronnement de Louis XV et on assiste en France à un certain souffle de liberté. Des écrivains du XVIIIe siècle prennent ainsi position pour faire progresser la société peu à peu et la rendre plus juste. Parmi ces philosophes des Lumières, on peut citer par exemple Diderot et d'Alembert, Montesquieu, Rousseau, Beaumarchais et Voltaire. Ce dernier écrit Candide en 1759. L'extrait que nous étudions ici raconte la rencontre de Candide et son valet Cacambo avec un esclave, alors qu'ils approchent de la ville de Surinam. Comment ce texte parvient-il à dénoncer l'esclavage par le rire ? Nous verrons dans un premier temps comment Voltaire réussit à créer une scène amusante. Nous étudierons ensuite la portée critique de cet extrait.

 

          Ce texte montre une scène amusante.

          En effet, Voltaire utilise des personnages très différents et ce contraste fait sourire le lecteur. Ainsi l'esclave est pauvre car il n'a qu'une « moitié de son habit » qui n'est qu'un « caleçon de toile » (lignes 1-2). Au contraire, Candide est riche puisqu'il est accompagné d'un valet. L'esclave et Candide s'opposent donc au niveau de la classe sociale. D'autre part, l'esclave est « étendu par terre » (ligne 1) donc allongé au sol. De plus il est mutilé. Il lui manque « la jambe gauche et la main droite » (ligne 2). Cet esclave est donc très diminué physiquement. Au contraire, il est dit au début du texte que Candide et Cacambo approchent de la ville. Ils sont donc debout et en pleine forme physique. L'opposition physique est par conséquent évidente entre les personnages et crée un comique de situation. De plus, la mutilation de l'esclave montre une asymétrie, étant donné qu'il lui manque la jambe d'un côté, la main de l'autre. Ce procédé relève bien entendu de l'humour noir. Il constitue une image à la fois horrible à imaginer et amusante à cause de cette asymétrie. Les personnages sont donc tellement différents que le lecteur sourit à les imaginer face à face.

          Par ailleurs, Voltaire cherche à faire sourire son lecteur en employant plusieurs procédés comiques. On voit par exemple que le maître de l'esclave s'appelle « M. Vanderdendur » (ligne 4), ce qui correspond à une sorte de « vendeur à la dent dure ». Ce comique de mots rend le maître ridicule. Il permet également à l'auteur d'insister sur la cruauté de cet homme qui a « la dent dure » et qui n'est donc pas sensible. Le texte est alors amusant et s'appuie sur un comique de mots doublé d'un comique de caractère. Il y a aussi un comique de répétition car l'esclave a été mutilé plusieurs fois. Cela apparaît aux lignes 6 et 7 avec une répétition de structure : « Quand nous travaillons aux sucreries […], on nous coupe... », « Quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe... ». La répétition de structure rend amusante cette situation terrible. Encore une fois, il s'agit là d'humour noir de la part de Voltaire, qui cherche à distraire le lecteur.

          Enfin l'esclave a un comportement tellement étonnant qu'il en devient amusant. Malgré toutes les horreurs qu'il a vécues, il reste poli et calme alors qu'on pourrait s'attendre à une grande révolte de sa part. Cela se voit par exemple à la ligne 5 lorsqu'il déclare « c'est l'usage » pour évoquer ses conditions de vie. Ce présent de vérité générale dans « c'est l'usage » montre à quel point l'esclave est fataliste et accepte son sort. Il sait d'ailleurs que sa vie est misérable et l'exprime dans une énumération à la ligne 11 : « Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. » Ce recours à des animaux dans une comparaison prouve que l'esclave est conscient de n'être pas considéré comme un humain. Pourtant son langage reste toujours soutenu et il demeure poli, vouvoyant Candide et l'appelant « monsieur » (ligne 5). Ce décalage entre les horreurs subies par l'esclave et son attitude très contrôlée fait sourire le lecteur.

 

           Nous avons vu ainsi que le texte présentait un aspect amusant. Cependant l'auteur ne cherche pas seulement à distraire son lecteur. Il veut également le faire réfléchir sur les hommes et la société.

 

          Ce texte comporte plusieurs critiques.

          Voltaire dénonce en effet l'esclavage dans cet extrait. Il nous montre un pauvre homme privé de liberté et mutilé de façon horrible. Le mot « horrible » est d'ailleurs répété ligne 3 et ligne 15, une fois par Candide, une fois par l'esclave. Cette répétition de mots a un effet d'insistance et donne une tonalité pathétique au passage, puisqu'il permet de provoquer la compassion et la pitié du lecteur. Il est par ailleurs précisé que le responsable direct des mutilations est le maître : « M. Vanderdendur » ; c'est lui qui l'a « traité ainsi » (ligne 5). Par cette mise en scène d'un pauvre homme mutilé par un autre homme qui est son "maître", Voltaire critique donc l'esclavage.

          De surcroît, au-delà du maître, ce sont tous ceux qui profitent de l'esclavage qui sont critiqués. En effet, en imaginant ce personnage du « nègre » de Surinam, l'auteur désirait que le lecteur de son époque réfléchisse sur sa propre attitude de consommateur, responsable indirect de l'esclavage. L'esclave le dit clairement aux lignes 7-8 : « C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. » La tournure « C'est... que » permet d'insister sur le lien logique de but. L'esclavage n'existe que dans un seul but : permettre aux Européens de manger du sucre, et ce à un prix raisonnable. Par conséquent, les Européens pourraient changer cette situation. Ce texte doit les faire réfléchir. Leur passivité complice est dénoncée.

          En outre, Voltaire critique les procédés qui sont employés au moment de recruter cette main d'oeuvre. La mère de l'esclave l'a vendu « dix écus » (ligne 6). On ne sait pas si Voltaire considère que cette mère n'a pas de coeur et ne pense qu'à l'argent car cette vente fait sa « fortune » (ligne 10) ou bien s'il pense qu'elle a été trop naïve et qu'elle croit réellement faire le bonheur de son « cher enfant » (9). La proposition « tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les blancs » (ligne 9-10) comporte en tout cas une ironie évidente qui s'appuie sur une antiphrase : être esclave n'est pas un honneur mais forcément un déshonneur. Toutes les personnes complices de l'esclavage sont ainsi coupables et mises à mal par le texte de Voltaire.

          Enfin l'auteur critique les représentants de la religion chrétienne. En effet les « fétiches hollandais » qui ont « converti » l'esclave (ligne 12) désignent des missionnaires chrétiens, en l'occurrence protestants car les Hollandais de cette époque sont protestants. Or le terme "fétiche" correspond précisément au mot péjoratif employé par les missionnaires blancs pour dénigrer la religion africaine en place avant leur arrivée. Ce vocabulaire n'est donc pas approprié et fait preuve d'ironie de la part de Voltaire à travers son personnage. D'autre part, les missionnaires chrétiens sont coupables de ne pas agir en adéquation avec les valeurs qu'ils défendent dans leurs discours. Ainsi l'affirmation « nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs » (ligne 13) rappelle que l'esclavage contredit l'idée de fraternité chrétienne. Voltaire invite par ce moyen tous les acteurs de la religion chrétienne à se remettre en question et à s'élever avec lui contre l'esclavage.

 

          Comme nous l'avons vu dans cet extrait de Candide, Voltaire utilise donc le rire pour dénoncer l'esclavage. Il distrait le lecteur mais ceci afin de mieux le faire réfléchir. Cette démarche est bien entendu typique de l'argumentation indirecte. Au XVIIe siècle, La Fontaine faisait déjà de même à travers ses fables. Aujourd'hui encore, les humoristes continuent de passer par le rire pour dénoncer les défauts des hommes et les travers de la société. Certaines réalités sont tellement difficiles à admettre et à faire évoluer que le meilleur moyen est sans doute d'avoir recours à l'humour, même à l'humour noir.